Le théâtre masqué tupèng*, à Bali, est toujours plus ou moins lié aux activités et lieux de culte. Les représentations font partie des offrandes et des sacrifices que les congrégations de fidèles font aux dieux, aux démons et aux ancêtres, aux dates prescrites par la liturgie.
Le tupèng illustre principalement les chroniques des royaumes du passé, telles que les relatent les textes traditionnels gravés sur feuille de palmier.
Ces épopées servent de canevas aux acteurs qui les interprètent à chaque fois de manière différente, tout en respectant les caractères spécifiques des héros.
Les masques sont réalisés en bois sculpté et peint a tempera, selon les critères plastiques correspondant à chaque type de personnage, et se transmettent en général de génération en génération. Ils font l'objet d'offrandes, et sont toujours manipulés avec respect, sinon avec crainte.
Les personnages du tupèng forment un ensemble rigoureux, dans lequel chacun remplit une fonction déterminée : souverains, généraux, prêtres, ascètes, serviteurs-récitants et caractères grotesques. L'action, la plupart du temps, est censée se dérouler dans les cours princières.
Les interprètes se répartissent, et souvent cumulent les rôles, ce qui exige de leur part la maîtrise de techniques diverses mais complémentaires : il faut être danseur (les masques complets), acteur et chanteur (les demi-masques), et de surcroît, érudit. En effet, ceux qui font office de récitants jouent un rôle didactique majeur : ils profitent de leur place privilégiée face au public pour faire un véritable cours d'histoire de Bali, une leçon de théologie à la fois sérieuse et amusante, et font revivre les faits et gestes du passé comme autant d'exemples dont on peut s'inspirer de nos jours.
Les aspects parfois satiriques du tupèng n'altèrent en rien sa dimension rituelle : les héros fondateurs de Bali, ancêtres divinisés, s'incarnent dans les masques ; ils se présentent en personne au public, par l'opération magique de la représentation.
Le tupèng, comme l'ensemble des spectacles balinais est à la fois aristocratique, populaire et sacré.
Il continue à remporter un grand succès auprès des communautés balinaises, bien que l'Etat traditionnel, tel qu'il apparaît dans le théâtre, ait disparu, de fait, depuis un siècle. La fidélité du public s'explique par l'image que donne le tupèng de la souveraineté, comme articulation de trois niveaux indissociables : connaissance du divin, force guerrière et fécondité.
Même si les institutions actuelles ne reflètent pas exactement cette conception idéale, le système d'articulation de ces trois niveaux constitue toujours l'épine dorsale de la pensée et de la société balinaise dans son ensemble.
L'argument central de la plupart des spectacles de tupèng est le conflit entre deux types de rois : l'un est rassurant et proche des hommes, l'autre est inquiétant et lointain.
La mise en scène de ces deux pôles antithétiques, l'expression de leurs pouvoirs réciproques passionnent inlassablement les Balinais. Pour eux l'enjeu dépasse de loin celui d'un spectacle ; du degré d'équilibre qu'atteint ce couple puissant, dépend l'harmonie de l'univers tout entier.

* tupèng (prononcer toupèng) : le terme couramment employé topèng est la transcription du javanais ou de l'indonésien.